Naviguer en creux de cycle
Un phénomène m’étonne chaque fois depuis que j’ai commencé dans l’industrie en 2008: à quel point les cycles économiques sont intenses et nous font passer d’un extrême à l’autre en si peu de temps.
Plusieurs facteurs viennent influencer l’économie. On n’a qu’à penser aux élections américaines à l’automne.
Durant la pandémie, nous sommes passés de «pas grand-chose», à services essentiels et sauveurs, pour revenir à la normale. Pandémie qui n’a fait qu’accentuer ces écarts cycliques et a bouleversé les habitudes de consommation des gens qui sont inquiets à la suite des hausses de taux d’intérêt.
Les affaires sont plus difficiles pour les transporteurs, et les expéditeurs ont repris le gros bout du bâton. Normalement, on travaille avec des soumissions d’un an. Maintenant, on parle de six mois, et j’ai même vu une usine faire soumissionner aux trois mois. Cela fait en sorte que les transporteurs s’entredévorent dans un marché où les volumes sont en forte baisse.
La vague est tellement forte que ton bateau finit par se faire prendre dans le raz-de-marée. Tu te retrouves au milieu en te disant : «je ne peux pas croire que je suis encore ici». Les plus vieux pourront sûrement confirmer que la même dynamique revient depuis des décennies. Il n’y a pas si longtemps, on courait pour avoir des chauffeurs et maintenant, on en a trop. Dans deux ans, on va chercher de nouveau des chauffeurs.
On s’organise dans cette structure-là et, peu de temps après, le cycle change et le contrat va à qui demande le moins cher.
Nous évoluons dans une industrie où nous devons prendre des décisions à long terme, mais aussi dans une industrie qui est sujette à des variations rapides. On doit prendre des décisions quant à des achats de camions et de remorques financés sur cinq ou six ans, mais dans des cycles qui peuvent changer radicalement en six mois ou un an.
Il n’y a pas très longtemps, les contrats allaient à qui avait des chauffeurs. On rémunérait à la performance, on payait nos camionneurs plus chers, parce que la demande de transport et le manque de chauffeurs dynamisaient les taux de transport.
On s’organise dans cette structure-là et, peu de temps après, le cycle change et le contrat va à qui demande le moins cher. C’est comme si on commençait à jouer au Monopoly et, pendant le jeu, on se rendait compte que c’est en fait une partie d’échecs, que toutes les règles du jeu ont changé.
Cette année se classe dans le top 3 de mes pires années dans le transport. Il ne faut pas se mettre la tête dans le sable, nous sommes dans un creux de cycle. Les gens ont plus de mal à se trouver un emploi. On ne fait plus d’embauche, et j’ai même une petite liste d’attente de gens qui veulent travailler chez nous.
Avec les années, j’ai pris de l’expérience et la compagnie a pris de la stabilité. J’ai réalisé que les gros coups de dés, les grandes décisions prises sous le coup de l’émotion occasionnent des problèmes quand la pente descendante arrive.
Les leçons que j’ai tirées des changements de cycles c’est, premièrement, de ne pas agir dans l’émotion, sinon on prend trop de grandes décisions qui nous affecteront pendant plusieurs années pour une situation qui est temporaire.
Il y a certains dangers à exploiter une petite compagnie qui est agile, car on peut la balancer de gauche à droite. La raison doit guider les décisions. Il faut établir des objectifs à moyen et long termes et s’y tenir. Il y aura toujours des hauts et des bas : il faut tenter de rester à mi-chemin.
Quand le retour du balancier se fera-t-il? C’est difficile de le dire. Si je peux me permettre un conseil à la lumière de mon expérience personnelle : il faut tout calculer et ne pas agir en opérateur ni sous l’émotion; un opérateur veut garder tous ses camions. Il faut agir en gestionnaire et se départir de ce qui n’est pas rentable. En période de ralentissement, il faut agir de façon rationnelle et garder le cap malgré les fluctuations.