Comprendre, connaître et prévenir le stress post-traumatique
Entre les accidents, les crimes et autres situations de tension sur la route, il est fort possible que certains camionneurs vivent du stress post-traumatique (SPT). Il s’agit d’un problème difficile à identifier, mais que l’Association du camionnage du Québec (ACQ) a décidé de mettre de l’avant lors d’un Rendez-vous de l’ACQ en ligne.
La Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) remarque d’ailleurs cette problématique et l’a placée parmi ses priorités. «Le stress post-traumatique est mentionné et c’est interpellant, parce qu’on doit en parler et, surtout, savoir ce qu’on doit faire pour soutenir nos travailleuses et travailleurs qui vont vivre un événement potentiellement traumatique», a expliqué Charles Gagné, directeur général de Via Prévention et présentateur de la formation.
Les camionneurs peuvent ainsi être fortement touchés. Selon Steve Geoffrion, psychothérapeute et professeur agrégé à l’École de psychoéducation de la Faculté des arts et des sciences de l’Université de Montréal, entre 8 et 30 % des travailleurs du transport peuvent développer un SPT, comparativement à environ 6 % dans la population générale. Il ajoute que certains groupes, notamment dans le transport de personnes, sont trois fois plus à risque.

Comprendre le SPT
M. Geoffrion préfère utiliser l’expression «blessures de stress post-traumatique», car elle englobe toutes les conséquences d’un événement potentiellement traumatique — psychologiques, physiques ou comportementales.
«Les réactions post-traumatiques sont des réactions normales à la suite d’un événement anormal», a-t-il expliqué. Ces réactions incluent des reviviscences, de l’évitement, des altérations de l’humeur et des croyances ainsi que de l’hyperéveil.
«On est biologiquement programmés pour avoir ces réactions. Le problème avec l’événement potentiellement traumatique, c’est que ça amène une surdose d’hormones de stress», a poursuivi M. Geoffrion.
Le cerveau encode alors l’événement de façon émotionnelle et fragmentée, ce qui peut provoquer des trous de mémoire, des récits incomplets, des souvenirs altérés et la création de déclencheurs menant à des épisodes de SPT.
Le SPT touche davantage les femmes, les personnes ayant déjà vécu un trauma, celles qui se sentent impuissantes et celles qui vivent dans l’isolement — une réalité fréquente pour les camionneurs.
Selon M. Geoffrion, il faut en moyenne 12 ans avant qu’une personne reçoive les soins appropriés. Plusieurs médecins peinent à identifier le SPT lorsqu’il se présente sous forme d’anxiété ou de dépression. «Ils vont dire “Tu dois être en dépression”, mais la personne continue d’avoir des réactions de stress post-traumatique et une qualité de vie diminuée.»
Un problème coûteux
Aux difficultés humaines s’ajoutent des coûts financiers importants, même si ceux-ci demeurent majoritairement intangibles — perte de qualité de vie, répercussions sur l’entourage, années de vie en santé perdues.
«On essaie de mesurer ce que valent les conséquences des accidents de travail et ce que les gens seraient prêts à payer pour les éviter», a expliqué Martin Lebeau, économiste à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST).
Entre 2014 et 2019, les lésions psychologiques ont généré près d’un milliard de dollars en coûts sociétaux (environ 169 M$ par année). Chaque lésion psychologique représente en moyenne 121 590 $, contre 71 500 $ pour une lésion professionnelle moyenne. De plus, 50% des lésions psychologiques indemnisées par la CNESST sont liées au SPT.
Ces lésions entraînent aussi des absences prolongées. En moyenne, une lésion professionnelle entraîne 110 jours d’absence, alors qu’une lésion psychologique entraîne environ 288 jours. Le manque de productivité représente 59% des coûts, suivi des coûts humains (31 %), proportion inverse des lésions physiques.
Le secteur du transport et de l’entreposage est la deuxième industrie la plus touchée, derrière celle des soins de santé. Chez les hommes, les postes de camionneurs et de chauffeurs-livreurs sont parmi les plus coûteux.
Les différents types de prévention
Trois niveaux de prévention permettent de soutenir les personnes susceptibles d’être touchées par le SPT.
1. Prévention primaire
Elle vise à réduire l’exposition aux événements traumatiques grâce à la formation prétraumatique et à la sensibilisation. «C’est de la prévention situationnelle : diminuer l’exposition aux événements potentiellement traumatiques», a expliqué M. Geoffrion.
2. Prévention secondaire
Elle intervient dans les 30 jours suivant l’événement et repose sur un suivi hebdomadaire, un soutien empathique et des premiers soins psychologiques visant la sécurité, l’apaisement et l’espoir — sans forcer une thérapie immédiate.
3. Prévention tertiaire
Elle se met en place lorsque les symptômes persistent. Elle inclut des traitements spécialisés et un retour au travail graduel, hiérarchisé et sécurisant.
Importance du soutien et du retour progressif au travail
«Le retour au travail doit être revu : comment peut-on le faire de façon graduelle, en équipe, en incluant un thérapeute et un plan de retour arrêtable?», recommande M. Geoffrion.
Il suggère un processus progressif :
- retour sur le site sans conduire;
- présence en cabine comme passager;
- reprise de petits trajets comme conducteur.
Un retour trop rapide peut exacerber le trauma et prolonger l’absence.
Enfin, M. Geoffrion souligne qu’un collègue ou superviseur formé aux premiers soins psychologiques est souvent plus efficace qu’un psychologue externe durant les premières semaines suivant l’événement.
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