Écocamionnage : près de la moitié des véhicules subventionnés sont des Ford F-150 Lightning

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La suspension du programme Écocamionnage par le ministère des Transports et de la Mobilité durable (MTMD) du Québec, le 6 septembre dernier, a pris l’industrie par surprise. Le programme offre notamment aux transporteurs un soutien financier pour l’acquisition de véhicules lourds électriques.

Le programme a été suspendu en raison d’un manque de disponibilités budgétaires pour l’année 2024-2025. «Le Ministère est conscient que la suspension du programme Écocamionnage et les subventions qui y sont associées peuvent avoir suscité de nombreuses réactions au sein de l’industrie, notamment parmi les concessionnaires et les acheteurs potentiels de véhicules lourds», nous a fait part Sarah Bensadoun, porte-parole du MTMD. «D’ailleurs, à la suite de cette suspension, les représentants du Ministère ont rencontré différents partenaires de l’industrie afin de leur expliquer la situation.»

Un manque de budget

Yves Maurais (Photo : ACQ)

Mais plusieurs acteurs du secteur s’entendent pour dire que le fonctionnement d’Écocamionnage était très faillible, et ce, pour plusieurs raisons.

Il y a d’abord le montant alloué au programme, car même avec les 30 millions $ de base, le budget n’était pas suffisant.

«Un camion électrique au Québec, ça coûte près de 600 000$, et on peut obtenir une subvention de 150 000$ du MTMD. Avec un budget de 30 millions$, cela fait 71 camions. Ça va très vite», explique Yves Maurais, directeur des dossiers techniques et opérationnels à l’Association du camionnage du Québec (ACQ).

«Il va falloir qu’il y ait des ajustements quelque part. Qu’on augmente le budget ou qu’on baisse les subventions, je ne peux pas le dire. Mais s’ils baissent les subventions, les gens vont être moins enclins à acheter.»

Écocamionnage ou ÉcoFord?

Un autre facteur assez surprenant a plombé le programme : si Écocamionnage encourageait l’achat de véhicules lourds électriques, certains en ont profité pour acquérir d’autres types de véhicules. Sarah Bensadoun a indiqué que 43% des véhicules qui ont été admis pour la subvention étaient des Ford F-150 Lightning, soit des véhicules légers électriques.

Ce type de véhicule était techniquement admissible au programme, car Écocamionnage acceptait les véhicules légers utilisés à des fins commerciales, immatriculés d’une plaque F ou L et dont le poids nominal brut est inférieur à 4 500 kg. Une demande pour un pick-up électrique servant, par exemple, à la construction, pouvait ainsi être acceptée pour une subvention.

(Photo : iStock)

«Tous les gens qui voulaient acheter des pickups électriques, ils en ont profité», affirme M. Maurais. «Ils ont sauté là-dessus parce que le prix n’était vraiment pas élevé, parce que Ford a inondé le marché et a vendu ses véhicules pratiquement en bas de leur coût pour s’en débarrasser, parce que les inventaires étaient trop élevés. Les gens avaient encore accès au maximum de la subvention, donc ils se sont dépêchés.»

Il est fort possible les demandes de véhicules légers aient été envoyées vers Écocamionnage.

Selon des experts de l’industrie, la cause serait une possible mauvaise communication entre le ministère de Transports et le ministère de l’Environnement. En effet, le budget alloué à Écocamionnage provient du Fonds d’électrification et de changements climatiques, géré par le ministère de l’Environnement. Ce dernier s’occupe aussi des subventions liées aux véhicules légers et il est fort possible les demandes de véhicules légers aient été envoyées vers Écocamionnage.

Une bonne manière de régler ce problème, ce serait de demander le numéro d’identification au registre (NIR) donné par la Commission des transports du Québec (CTQ) afin de mieux contrôler le type de véhicules faisant l’objet d’une demande de subvention.

Une analyse rédigée l’automne dernier par Anthony Mainville, président d’Attrix Technologies, à titre de président de la Communauté camionnage zéro émission de Propulsion Québec, et présentée à différents cabinets ministériels, recommandait d’ailleurs que «le programme Écocamionnage restreigne l’accès aux subventions aux seuls véhicules utilisés pour des fins commerciales de transport de marchandises, et donc exclusivement aux entreprises disposant d’un NIR ou enregistrées sous un NEQ. Cette mesure garantirait que les subventions profitent aux entreprises qui opèrent véritablement dans le secteur du transport et non à des utilisateurs individuels ou des entreprises avec des besoins secondaires.

Le fardeau des concessionnaires

Les concessionnaires de camions sont en haut de la liste de ceux qui sont les plus affectés par la suspension d’Écocamionnage

En effet, la plupart d’entre eux se retrouvent à entretenir et à garder en inventaire, souvent à prix forts, des camions électriques qu’ils ne sont pas capables de vendre, leur coût étant trop élevé sans subventions.

«On vit la même chose que dans l’automobile, dans le sens qu’on a vraiment besoin du support du gouvernement pour faire la transition» indique Bruce Gagnon, directeur de l’électrification chez Réseau Dynamique. «Les véhicules électriques sont beaucoup plus dispendieux que les véhicules au diesel à l’heure actuelle, c’est pourquoi on a besoin de support. Je ne pense pas qu’il y ait un transporteur qui a les moyens de payer un véhicule électrique au plein prix.»

Cependant, plusieurs estiment qu’Écocamionnage ne fonctionne pas pour les concessionnaires de véhicules lourds et qu’ils manquent de soutien de la part du gouvernement.

(Photo d’archives)

«Depuis le début, Écocamionnage, c’est vraiment mal fait pour les concessionnaires de camions. On a monté un programme pour le camion lourd qui est identique à celui de l’automobile. Mais ce n’est pas la même chose du tout», souligne Éric Boulianne, directeur général de Transdiff Peterbilt.

Un des principaux problèmes, c’est la difficulté pour les concessionnaires d’avoir un véhicule lourd électrique démonstrateur. La loi pour les véhicules lourds démonstrateurs est identique à celle des automobiles, soit qu’il doit s’agir d’un véhicule d’occasion. Cependant, le kilométrage pour qu’un camion soit d’occasion est bien plus élevé que pour une automobile, ce qui rend la démonstration de plus longue durée.

«Personne n’a pensé s’informer à savoir comment fonctionne un concessionnaire de camions lourds», déplore Éric Boulianne. On est au cœur du processus de vente des camions électriques, mais on a zéro aide de l’État.»

Les concessionnaires ont fait part de plusieurs idées pour améliorer le programme. Outre l’augmentation du budget, ils recommandent de réduire les délais pour les subventions, d’aider à l’installation d’une infrastructure de recharge aux concessions, d’offrir des subventions pour l’immatriculation des démonstrateurs et de la transférer à ceux qui achèteront le camion.

«Il faut régler quatre ou cinq points majeurs pour qu’on soit capable de progresser dans ce créneau. Sinon, ce qui va arriver, c’est que les concessionnaires vont tout abandonner», ajoute Éric Boulianne.

Une autre solution serait l’installation d’une infrastructure de recharge pour les futurs acheteurs.

«C’est comme la poule et l’œuf : s’il n’y a pas de borne de recharge, on ne vendra pas de camions. Et si on ne vend pas assez de camions, il n’y aura pas plus de bornes de recharge, donc il n’y aura pas de réseau», illustre Charles Turgeon, directeur des ventes pour Paré Centre du camion.

Retour anticipé

Il a de bonnes chances qu’Écocamionnage revienne. Sur le site web du programme, on peut lire qu’«un budget supplémentaire de 35 M$ a été alloué à Écocamionnage pour l’année financière 2024-2025 afin de répondre aux importants besoins du milieu. Cette somme additionnelle permettra d’élargir la sélection de projets admissibles à une aide financière pour les projets déjà déposés».

Il est aussi indiqué que «les projets reçus sont en cours d’analyse. Les demandeurs seront informés des décisions en lien avec leur demande d’aide financière dans les prochaines semaines. Aucun dépôt de nouveau projet ne sera considéré.»

Enfin, comme le programme arrive à échéance le 31 mars 2025, des démarches seraient en cours en vue de son renouvellement pour la période 2025-2028.  


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