Enquête : Du matériel roulant non sécuritaire circule-t-il en Ontario grâce à des vignettes d’inspection obtenues de façon frauduleuse?

Avatar photo

Un propriétaire d’atelier de réparation de véhicules lourds du Grand Toronto a récemment trouvé étrange que le flot habituel de camions locaux venant passer leur inspection annuelle cesse brusquement. Sa curiosité a redoublé lorsqu’il a vu revenir ces mêmes véhicules, dans un état mécanique douteux, mais arborant fièrement de nouvelles vignettes d’inspection de la FMCSA.

Certains clients lui ont dit avoir trouvé ailleurs un service moins cher pour l’inspection. Mais il a aussi remarqué que chacun de ces camions et remorques – provenant pourtant de diverses entreprises – portait la certification du même atelier de réparation de l’Illinois, ATG Repair.

L’un des camions affichait un autocollant d’ATG malgré une fenêtre de couchette absente, remplacée par du duct tape. (Photo: courtoisie)

Les États-Unis et le Canada ont une entente de réciprocité concernant les inspections annuelles, et il peut être légitime pour une entreprise canadienne de faire inspecter ses véhicules aux États-Unis – par exemple pour limiter les temps d’immobilisation ou profiter d’une remise à zéro des heures de service d’un chauffeur transfrontalier.

Mais pour ce propriétaire, rien ne justifiait qu’autant de camions immatriculés en Ontario obtiennent leur certification auprès du même atelier du comté de Cook, en Illinois. Plus étrange encore, ces véhicules, issus de compagnies différentes, semblaient converger vers la même cour de Mississauga, tous munis de vignettes ATG.

Inquiet, l’atelier a mandaté un enquêteur privé. Ses conclusions suggèrent l’existence d’un stratagème bien organisé : la distribution d’autocollants d’inspection fédérale FMCSA en Ontario, sans que les inspections obligatoires ne soient réalisées.

Trucknews.com a pu consulter ces conclusions, après que des dénonciations aient été envoyées au ministère des Transports de l’Ontario, à DriveON, au ministre fédéral des Transports et à la FMCSA américaine. Ces démarches ont reçu peu ou pas de réponses. Le média a aussi validé les informations par ses propres sources et recherches.

Une vignette d’inspection annuelle ATG sur une remorque frigorifique. (Photo: courtoisie)

Qu’est-ce qu’une vignette d’inspection FMCSA?

La loi oblige chaque camion ou remorque à subir une inspection annuelle. Si le véhicule réussit, une vignette est apposée. Sinon, les réparations doivent être faites avant toute remise en circulation. Les certificats américains sont reconnus au Canada, mais les véhicules de l’Ontario doivent aussi subir des tests complémentaires, comme un test d’émissions, au retour.

Le propriétaire torontois explique qu’une inspection coûte habituellement entre 800 $ et 1 000 $ pour un tracteur, et entre 500 $ et 650 $ pour une remorque.

Cela nécessite environ sept heures de travail d’un mécanicien certifié pour un tracteur, et quatre à cinq heures pour une remorque, explique-t-il.

La cour située au 2315, avenue Loreland, à Mississauga, où un enquêteur privé a observé la pose de vignettes de sécurité sans qu’aucune inspection ne semble avoir eu lieu. (Google Maps)

Qui est ATG Repair?

Bien que les vignettes émises par la FMCSA ne soient pas tenues d’indiquer le nom de l’atelier ayant effectué l’inspection, celles délivrées par ATG Repair étaient clairement identifiées. Elles affichaient également l’adresse d’ATG : 1293 Industrial Drive, Lake in the Hills, Illinois.

Les recherches dans les registres publics indiquent que l’entreprise a été fondée en 2014, propriété d’Oleksandr Popovych en 2015, puis de Tanya Popovych. Tous deux sont liés à une compagnie de camionnage appelée Vista Trans Holding, dont l’adresse est le 8 Prosper Court, Lake in the Hills, Illinois.

Mapquest répertorie ATG Repair à cette même adresse de Prosper Court. Une société connexe, Vista Trans Freight, possède aussi un profil FMCSA SAFER de courtier, lequel mentionne l’adresse figurant sur les vignettes d’ATG, soit 1293 Industrial Drive.

Vista Trans Holding, dont le siège est au 8 Prosper Court, se présente sur LinkedIn comme « chef de file sur le marché américain et société internationale d’expédition de marchandises », et Oleksandr Popovych comme un entrepreneur en série qui en est le PDG et fondateur.

L’entreprise exploite 410 unités motrices et affiche, selon la FMCSA, un taux de mise hors service de 28 %, supérieur à la moyenne nationale de 22 %. Son site internet énumère Walmart, Amazon et FedEx parmi ses gros clients.

Le profil LinkedIn d’Oleksandr Popovych ne fait aucune référence à ATG Repair. Tanya Popovych y est mentionnée comme présidente de Vista Trans, mais sans mention d’ATG Repair, malgré sa désignation comme présidente dans les registres officiels. Trucknews.com a contacté Oleksandr Popovych via LinkedIn pour l’interroger sur ses liens avec ATG Repair. Le message a été lu, mais aucune réponse n’avait été donnée cinq jours plus tard. Une demande d’adresse courriel personnelle à laquelle on pourrait envoyer des questions sur ATG est également restée sans réponse.

Les vignettes d’ATG Repair indiquent clairement : « Un enregistrement électronique du rapport d’inspection de ce véhicule est conservé à l’adresse suivante : 1293 Industrial Drive, Lake in the Hills, IL, 60156. » Or, Google Street View montre que l’endroit correspond à R&B Body et non à ATG Repair, et les images au niveau de la rue révèlent plutôt un terrain vacant. Nous avons donc décidé de nous y rendre.

Photo de la cour de Vista Trans au 8, Prosper Court, adjacente à l’adresse figurant sur les vignettes d’inspection d’ATG. (Photo : Suzanne Stempinski)

Ce que nous avons vu

Suzanne Stempinski est une journaliste en semi-retraite spécialisée dans l’industrie du camionnage et une ancienne camionneuse-propriétaire vivant en Illinois. Nous lui avons demandé de se rendre chez ATG Repair afin de voir s’il y avait des signes d’activité.

Elle a visité le 1293 Industrial Drive, l’adresse figurant sur les vignettes de la FMCSA, et a constaté que l’endroit se trouvait directement à côté de la compagnie de camionnage Vista Trans Holding, au 8 Prosper Court. Elle est entrée chez Vista Trans pour s’informer au sujet d’ATG Repair, mais il n’y avait personne (c’était un samedi).

Elle est passée à l’arrière et a trouvé un atelier de réparation animé, où des gens s’affairaient autour des véhicules de l’entreprise. Stempinski a parlé avec plusieurs employés qui portaient des chemises arborant le logo de Vista Trans.

« Il n’y avait aucune enseigne, ni à l’intérieur ni à l’extérieur, mentionnant ATG. Nulle part. Seulement Vista», rapporte-t-elle. « Les gens qui y travaillaient portaient aussi des uniformes avec le logo Vista. Les camions et les remorques appartenaient tous à Vista. J’ai demandé s’ils travaillaient sur du matériel roulant autre que le leur, puisque Mapquest identifiait cet endroit comme étant celui d’ATG. Ils m’ont assuré que oui, c’était ATG, mais qu’il n’y aurait pas de gestionnaire avant le lundi à 8 h.

« Je leur ai dit que je cherchais simplement un atelier pour référence future, mais que j’étais un peu confuse puisque je ne voyais que des enseignes Vista et rien d’ATG. Ils m’ont répondu de ne pas m’inquiéter et d’appeler le lundi. Ils m’ont observée en train de partir. Je n’ai vu aucun camion d’autres compagnies – seulement ceux de Vista », a rapporté Stempinski.

Lors de notre passage, les employés de l’atelier travaillaient exclusivement sur du matériel roulant de Vista. (Photo : Suzanne Stempinski)

Pourquoi tant de camions ontariens sont-ils certifiés par ATG Repair?

Il paraissait inhabituel qu’autant de camions et de remorques domiciliés en Ontario se retrouvent liés à ce petit atelier de l’Illinois, apparemment sans promotion, sans enseigne ni image de marque visible. En Ontario, le nombre de vignettes de certification de sécurité délivrées à chaque mécanicien agréé est limité, selon une estimation réaliste du nombre d’inspections qu’il peut raisonnablement effectuer. Aux États-Unis, il n’existe aucune restriction ni limite quant au nombre de vignettes d’inspection attribuées à un atelier donné. En fait, il est même possible de commander en ligne des vignettes d’inspection de la FMCSA, bien que la plupart des fournisseurs refusent d’expédier au Canada.

Il est difficile de savoir combien de camions et de remorques ont été certifiés par ATG Repair. La FMCSA ne tient pas de registre du nombre de certificats de sécurité délivrés par les ateliers agréés.

Le lanceur d’alerte soupçonne, à partir de ses propres observations dans la région de Toronto, qu’il s’agit de plusieurs centaines – uniquement pour l’Ontario. Pourtant, il se demande si les véhicules se sont même rendus chez ATG Repair. Il a retracé la pose des vignettes de sécurité jusqu’à une cour située au 2315, avenue Loreland, à Mississauga (Ontario), et a chargé l’enquêteur privé de surveiller l’endroit.

Une vidéo obtenue par l’enquêteur montre un individu semblant retirer et apposer des vignettes sur des tracteurs et remorques plus âgés, tout en remettant aux conducteurs des feuillets roses attestant une inspection parfaite. Tout cela dans une cour qui n’abrite aucun atelier de réparation et qui n’est pas un centre DriveON autorisé.

Trucknews.com l’a confirmé en appelant la ligne d’assistance des centres d’inspection des véhicules DriveON et en fournissant l’adresse de cette cour.

L’enquêteur, de son côté, n’a observé aucune inspection effectuée à l’endroit où les vignettes et rapports d’inspection étaient remis.

Lorsqu’on lui a demandé s’il avait vu une quelconque activité d’inspection durant sa surveillance, l’enquêteur a déclaré à Trucknews.com : « Non, je n’ai vu aucune inspection effectuée au moment où le sujet/suspect apposait les vignettes. Il se contentait de parler avec les chauffeurs, de préparer quelques papiers, de coller les vignettes et de remettre les documents aux chauffeurs, qui repartaient ensuite avec leurs camions. J’avais déjà surveillé ces camions avant même l’arrivée du suspect, donc je sais qu’aucune inspection n’a été faite à ce moment-là. »

Le « suspect » qui apposait les vignettes serait un mécanicien 310T certifié en Ontario.

Un châssis de remorque fissuré sur une remorque portant une vignette d’ATG. (Photo : courtoisie)

DriveON n’aurait-il pas dû empêcher cela?

L’an dernier, l’Ontario a modernisé et numérisé son programme d’inspection annuelle des véhicules commerciaux, baptisé DriveON. Les installations d’inspection agréées ont reçu des tablettes destinées à photographier les pièces et à documenter rigoureusement le processus d’inspection.

Aussi récemment qu’en juillet, l’Ontario Trucking Association avertissait que l’industrie n’était pas prête pour le déploiement prévu le 1er août.

« À l’approche du 1er août, des questions ont été soulevées par l’industrie quant au degré de préparation du programme et à sa capacité de répondre aux nouvelles exigences », déclarait l’association dans un communiqué publié en juillet.

« Nous attendions vraiment la mise en œuvre de DriveON, parce que nous savions que cela allait éliminer toute la fraude qui se produisait », m’a confié le propriétaire de l’atelier.

Nous avons pu relever le NIV de deux unités munies de vignettes d’inspection ATG. Nous les avons saisis dans le portail DriveON, mais aucun historique d’inspection n’a été trouvé. En l’absence de données dans le système DriveON, ces véhicules ne devraient pas pouvoir renouveler leurs plaques, ce qui soulève d’autres questions sur la façon dont ils parviennent à rester en circulation.


Une vignette d’ATG sur un camion immatriculé en Ontario. (Photo : courtoisie)

Réaction des autorités

Convaincu d’avoir mis au jour un stratagème frauduleux permettant à des camions et remorques non sécuritaires de circuler en Ontario, le propriétaire de l’atelier s’attendait à une réaction rapide des organismes chargés de la sécurité routière en Ontario et aux États-Unis. Mais à sa connaissance, rien n’a été fait jusqu’à présent.

Trucknews.com lui a demandé pourquoi, selon lui, la situation en est là malgré les preuves fournies que des véhicules non sécuritaires sont certifiés et autorisés à circuler sur la voie publique.

« C’est comme jouer au ping-pong », a-t-il lancé, notant que chaque ministère contacté l’a renvoyé vers un autre. « Tout le monde est très occupé en ce moment et je comprends que cela puisse en être la raison. Une autre raison, peut-être, c’est que ce n’est pas surveillé. Pour une raison quelconque, ils ne veulent pas enquêter. Personne ne veut rien faire. »

Dans un courriel adressé au ministre des Transports de l’Ontario, Prabmeet Sarkaria, et à des responsables du MTO, le propriétaire a écrit : « Je possède une preuve vidéo montrant clairement cet individu en train d’apposer une vignette d’inspection émise aux États-Unis sur un véhicule commercial canadien à Mississauga il y a tout juste une semaine. J’ai aussi de l’information sur l’origine des vignettes et sur la façon dont cette opération a commencé. De plus, je peux fournir une liste d’entreprises locales qui utilisent ses services, ce qui représente un énorme risque pour leurs conducteurs et pour le public. »

Les conséquences

Une source s’inquiète que la sécurité routière soit compromise par la délivrance frauduleuse de certificats de sécurité de la FMCSA, et ces préoccupations ne sont pas infondées. Trucknews.com a appris qu’une panne mécanique est survenue ce mois-ci dans l’État de New York impliquant une remorque canadienne arborant une vignette d’inspection d’ATG Repair.

Selon les informations recueillies par Trucknews.com, le propriétaire de l’entreprise de camionnage a appelé le mécanicien ontarien qui avait apposé la vignette dans la cour de l’avenue Loreland pour obtenir des conseils. On nous a dit que le mécanicien s’était rendu aux États-Unis pour effectuer une réparation sommaire. Cependant, à son arrivée à la frontière canadienne, l’unité, visiblement endommagée, a été interceptée par la police régionale de Niagara et mise hors service. Trucknews.com a obtenu des photos (ci-dessous) de la remorque concernée.

Nous avons également obtenu le rapport de mise hors service. L’agent inspecteur y a énuméré une série de défectuosités, dont « le pneu intérieur côté conducteur avec les câbles d’acier exposés… la semelle inférieure du châssis à l’essieu cinq fissurée… le coussin d’air de l’essieu cinq dégonflé… l’essieu cinq sans roues, attaché par une chaîne à une structure du châssis gravement endommagée. »

Selon la vignette d’inspection d’ATG apposée sur la remorque, la plus récente inspection annuelle de cette dernière aurait été réalisée en mai 2025.

Les deux photos montrent l’unité inspectée par ATG qui a été mise hors service à la frontière. (Photos fournies)

La vignette d’inspection trouvée sur la remorque qui est tombée en panne mécanique et a été mise hors service à son entrée au Canada. (Photo : courtoisie)


Have your say

We won't publish or share your data

*