Politique «Achetons canadien» : ce que peuvent en espérer les fabricants d’ici
Bon an mal an, le gouvernement canadien dépense plus de 30 milliards $ en biens et services, ces achats étant centralisés entre les mains de Service publics et Approvisionnement Canada (SPAC). Ces acquisitions pour les différents ministères et organismes du fédéral incluent des camions, des remorques, et différents types d’équipement de transport.
Dans un courriel expédié à Transport Routier, SPAC indique que, au cours des deux derniers exercices financiers (2023-2024 et 2024-2025), l’organisation a fait l’acquisition de 84 camions des classes 5 à 8. Sont exclus de ce nombre les autres véhicules de poids moyen et lourd que pourraient avoir acquis les ministères et agences fédérales, sous leur propre délégation.
Plus tôt cette semaine, le 14 juillet, le gouvernement Carney a déposé sa Politique provisoire sur l’approvisionnement réciproque. Celle-ci vise à écarter des contrats fédéraux les fournisseurs provenant de pays avec lesquels nous n’avons pas de traité de libre-échange ou qui ne respectent pas ceux qui sont en place et limitent l’accès des entreprises canadiennes à leurs marchés publics, comme les États-Unis de Donald Trump.
« Cette mesure vise à accorder la priorité aux fournisseurs canadiens ainsi qu’aux partenaires commerciaux fiables qui offrent un accès équitable à leurs marchés, conformément aux accords de libre-échange en vigueur », dit le communiqué émis par le gouvernement canadien.
Le ministre de la Transformation du gouvernement, des Travaux publics et de l’Approvisionnement, le Québécois Joël Lightbound, a ajouté ceci au sujet de la mesure qui est en vigueur depuis le 14 juillet : « La Politique sur l’approvisionnement réciproque nous permettra d’utiliser notre pouvoir d’achat pour soutenir les entreprises et les travailleurs canadiens touchés par les droits de douanes injustifiés des États-Unis. »
Jusqu’à quel point les fabricants de camions et de remorques établis au Canada, comme Paccar à Ste-Thérèse, Manac en Beauce ou Hino à Woodstock dans le sud-ouest de l’Ontario tireront-ils profit de ce mouvement « Achetons canadien »?
Nous avons jeté un coup d’œil sur le terrain.
Manac
Il y a de nombreux fabricants de remorques au Canada, mais Manac demeure le leader de ce marché au pays.
En entrevue à Transport Routier, le président et chef de la direction de Manac, Charles Dutil, accueille favorablement la volonté d’Ottawa de donner priorité aux entreprises canadiennes et amies du Canada, sans toutefois se bercer de trop d’illusions.
« Ce n’est pas comme si ça allait changer notre vie », dit-il d’entrée de jeu, mettant en perspective le volume de remorques que son entreprise peut espérer vendre au gouvernement chaque année.
Mais il aime bien le signal que cela envoie à l’ensemble des acteurs économiques du pays, dont les entreprises de transport par camion.
« On apprécie chaque effort que le gouvernement fait pour favoriser l’activité économique au Canada », dit-il. Selon M. Dutil, c’est en quelque sorte par « effet secondaire » que Manac pourrait profiter de cette politique d’achat local.
Son calcul est que si le gouvernement Carney réussit à relancer l’économie canadienne, les gens achèteront plus de biens et ces biens seront forcément transportés par des entreprises de camionnage qui auront besoin de ses remorques.
Contrats militaires : « Chaque commande compte »
La politique déposée plus tôt cette semaine ne touche pas les contrats militaires, le ministère de la Défense nationale ayant ses propres normes en matière d’approvisionnement.
C’est de ce côté que Manac peut tirer son épingle du jeu.
L’entreprise québécoise est en effet membre du consortium Power Team qui, en collaboration avec General Dynamics Land Systems-Canada, Marshall Land Systems Canada et Mercedes Benz, Soframe vont fournir des véhicules logistiques aux Forces armées canadiennes pour des opérations et des exercices d’entraînement menés au pays et à l’étranger.

« On fait partie du consortium pour le renouvellement de plusieurs équipements de transport. C’est de la production qu’on va faire principalement en deuxième moitié de 2026, 2027 et début 2028 », explique M. Dutil.
« On s’attend à faire à peu près 350 à 400 petites unités de specs militaires. Ça c’est super bien, ça va être apprécié. Chaque commande compte », ajoute le patron de Manac.
Le ministre canadien François-Philippe Champagne estime de son côté que ce projet « favorisera également la création et le maintien d’emplois hautement spécialisés et la croissance économique au Canada. »
Hino
L’usine d’assemblage de Woodstock que Hino exploite en Ontario fait plus de 180 000 pieds carrés et emploie au-delà de 100 travailleurs.
L’entreprise pourrait sans contredit bénéficier d’un coup de pouce du gouvernement canadien par le biais d’achats de ses camions de poids moyen et lourd fabriqués chez nous et destinés à différents ministères fédéraux.

L’entreprise, qui a célébré en 2024 ses 50 ans de présence au Canada, n’a pas attendu l’élection de Donald Trump à la présidence pour affirmer son identité canadienne. Depuis des années, Hino propage le slogan « Fabriqués par des Canadiens, pour des Canadiens ».
« L’engagement de Hino envers l’assemblage local reflète son dévouement envers les entreprises canadiennes, garantissant que chaque camion est conçu en tenant compte des besoins des conducteurs », écrit Hino Canada sur son site Web.
Paccar
Bien que récemment mise à l’épreuve par une nouvelle ronde mises à pied, l’usine Paccar de Sainte-Thérèse, en banlieue nord de Montréal, demeure le plus grand site d’assemblage de camions au Canada. On y fabrique des poids moyens des marques Kenworth et Peterbilt.
Une importante partie de la production prend le chemin des États-Unis, mais le directeur de l’usine, Steve Anctil, voudrait que les autorités gouvernementales fassent en sorte que plus de camions assemblés à Sainte-Thérèse sillonnent les routes du Québec et du Canada.
« On espère que le gouvernement va prendre des mesures pour stimuler l’achat local et offrir plus de latitude aux organisations », a déclaré le directeur d’usine au quotidien La Presse plus tôt ce mois-ci.

Une partie du chemin vient d’être franchie par le gouvernement fédéral, mais le gouvernement du Québec, s’il assouplissait lui aussi ses règles, pourrait ouvrir plus grandes à Paccar Sainte-Thérèse les portes du lucratif marché des camions municipaux.
En ce moment, une municipalité ne peut pas choisir une marque de camion en particulier. Les appels d’offres ne peuvent que spécifier les attentes en matière de performances techniques, sans égard à la provenance du véhicule.
Chez Unifor, le syndicat qui représente les travailleurs de l’usine Paccar, on réserve un accueil mitigé à la politique d’achat local du gouvernement canadien.
« Unifor salue l’avancée que représente le régime provisoire. C’est un pas dans la bonne direction », dit dans un premier temps la porte-parole Sophie-Rose Surprenant-Paulhus dans un courriel envoyé à Transport Routier.
« Cependant, nous estimons que cette mesure risque de ne pas être suffisante et soulève certains enjeux. Par exemple, elle permet aussi à des pays tiers avec lesquels nous avons des accords d’obtenir des contrats, ce qui remet en question la priorité réellement accordée aux produits canadiens », ajoute la porte-parole syndicale.
« Tant et aussi longtemps que les administrations publiques seront soumises aux politiques du plus bas soumissionnaire, rien n’indique que les fournisseurs canadiens seront priorisés. Dans ce contexte, pour le cas de Paccar, le régime provisoire représente un pas dans la bonne direction, mais il ne saurait être suffisant sous sa forme actuelle », conclut la représentante d’Unifor.
Dans sa plus récente offensive publicitaire, la division Peterbilt de Paccar utilise une photo de l’usine de Sainte-Thérèse et mise clairement sur le sentiment d’appartenance des acheteurs de sa gamme de camions de poids moyens avec des slogans tels que « Fièrement canadiens » et « Fabriqués au Québec ».
En attendant de voir à quel point la politique d’achat local du premier ministre Carney aura un effet sur les fabricants de véhicules commerciaux du pays, et à quel point elle incitera les flottes canadiennes à emboîter le pas et à opter pour des camions et remorques d’ici, gardons en tête les sages paroles du PDG de Manac : « Chaque commande compte ».
Ce texte a été mis à jour pour y inclure des statistiques d’achats de camions du gouvernement fédéral.
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